Saskia Van Uffelen | après le coronavirus

Nous ne retournerons plus au modèle d'hier

La crise du coronavirus a accéléré la transformation numérique, Saskia Van Uffelen en est intimement convaincue. Mais cette transformation doit également être durable et inclusive, souligne la dirigeante d'entreprise.

Nous avons interviewé Saskia Van Uffelen en avril via Skype. Nous sommes à la fin de la troisième semaine suivant l'annonce des mesures relatives au coronavirus. Plus d'un million de Belges sont (partiellement) en chômage technique. Les chiffres de la Banque nationale révèlent que cette année, l'économie belge pourrait connaître un recul de 8 %. Mais Saskia Van Uffelen semble combative et positive. Il y a une raison à cela.

L'accélération de la transformation numérique pour laquelle elle plaide depuis plusieurs années semble être l'un des facteurs capitaux qui ont contribué à ce que l'économie ne boive pas entièrement la tasse. Sa recette pour la vie après la crise du coronavirus est dès lors la suivante : une transformation numérique plus poussée et plus rapide, en visant le long terme. Et en prêtant une attention particulière aux plus faibles de la société.

Saskia Van Uffelen est depuis septembre 2019 à la tête de la zone Benelux du français Gfi, un géant de l'IT qui est surtout connu en Belgique pour avoir repris Realdolmen. Saskia était anciennement CEO chez Ericsson Belux et Bull. En tant que Digital Champion, elle fait partie des ambassadeurs de l'UE pour une société numérique inclusive. 

Les arguments utilisés dans le passé pour reporter la transformation numérique fondent maintenant comme neige au soleil.

Apôtre de la nouvelle réalité numérique

« Oui, je suis depuis plusieurs années un apôtre de la nouvelle réalité numérique », lance d'emblée Saskia. « Les arguments utilisés dans le passé par les dirigeants d'entreprise et les pouvoirs publics pour reporter la transformation numérique fondent maintenant comme neige au soleil. Le télétravail est possible pour bon nombre de personnes.

L'enseignement à distance est parfaitement possible, même si de nombreux établissements scolaires se demandent comment organiser les examens. Les dirigeants réalisent qu'il n'est pas nécessaire de rassembler leurs collaborateurs sur un lieu de travail déterminé pour les faire travailler et les diriger de manière utile. Vous pouvez instaurer d'autres points de mesurage pour savoir si les gens font bien leur travail. Bref, les entreprises apprennent, en un temps record, à réfléchir de manière orientée résultat plutôt qu'orientée production. »

Et les télétravailleurs, qu'en pensent-ils ? « Je suis la première à admettre que toutes ces téléconférences peuvent être particulièrement fatigantes. Mais qui a encore envie de perdre trois heures dans les embouteillages en sachant que ce n'est pas vraiment indispensable à son travail ? »

Crises de silos

Toutes les grandes crises l’ont démontré : les personnes chargées d’initier le changement y voient l’opportunité d'imposer finalement leur transformation tant attendue. Et généralement, la société retourne à son business as usual quelques mois plus tard. Mais ce ne sera pas possible cette fois-ci, assure Saskia Van Uffelen.

« Je suis certaine que nous ne pourrons plus jamais retourner au modèle d'hier. La crise du coronavirus n'est pas comparable avec les autres crises. La bulle Internet, la crise bancaire : il s'agissait finalement de crises de silos, de crises qui restaient limitées à un secteur déterminé. En temps de paix, nous n'avons jamais connu un tel chômage de masse ni déploré autant de décès. La crise du coronavirus est plutôt comparable à une situation d'après-guerre, les dégâts matériels en moins. »

Durable et inclusive

Mais Saskia Van Uffelen prévient : la transformation numérique doit être durable et inclusive. « Nous l'avons déjà constaté pendant la crise du coronavirus. L'enseignement en ligne peut être fantastique, mais quid des enfants défavorisés qui n'ont pas d'ordinateur portable à la maison ? Et ce sont précisément ces enfants-là qui ont le plus à gagner d'un enseignement de qualité. » Voilà pourquoi elle soutient l'initiative Digital for Youth. Les entreprises donnent leurs anciens ordinateurs portables à l'organisation, qui les nettoie en toute sécurité et offre les appareils reconditionnés aux enfants qui en ont le plus besoin.

L'exemple correspond parfaitement au désir profond de Saskia Van Uffelen, à savoir que les entreprises réfléchissent davantage à long terme en pensant au développement durable, plutôt qu'aux bénéfices à court terme. « La durabilité ne doit pas être un chapitre à part dans le rapport annuel, elle doit être au cœur de l'activité », affirme-t-elle. « Certaines entreprises réfléchissent déjà de cette manière, mais elles sont encore trop peu nombreuses à la mettre véritablement en pratique. »
Il en faut plus pour pousser davantage d'entreprises dans cette direction. En plus d'un changement de mentalité, il faut également modifier les règles. « Je ne peux pas comprendre qu'il soit plus intéressant sur le plan comptable de licencier des gens plutôt que de les former à de nouveaux métiers. » 

Développer les talents avec l'IA

Cependant, il est d'une importance vitale pour toute la société d'enseigner aux gens les compétences numériques nécessaires pour qu'ils puissent participer au monde d'aujourd'hui et de demain, dit Saskia Van Uffelen. « Étant donné que la progression vers la transformation numérique s'est accélérée, nous devons également en supporter plus vite les conséquences. Cela signifie que les entreprises et les pouvoirs publics doivent trouver des solutions pour les collaborateurs qui, actuellement, effectuent des tâches purement administratives devenues superflues par l'automatisation et la numérisation. Ces personnes doivent être recyclées le plus rapidement possible pour leur donner les compétences appropriées. »

Dans ce cadre, la numérisation peut d'ailleurs être utile, comme en témoigne le projet AI4Belgium, souligne Van Uffelen. Ce projet vise à faire appel à l'intelligence artificielle dans la nécessité de l'apprentissage permanent. Les algorithmes intelligents sont utiles à ce niveau : ils génèrent automatiquement des suggestions de formation qui ne tiennent pas seulement compte des compétences et des intérêts de la personne en question, mais aussi des besoins des entreprises sur le marché du travail, pour obtenir une correspondance parfaite.